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Quand devient-on vraiment prêt à être parent

Family Education Eric Jones 90 views

Quand devient-on vraiment prêt à être parent ? Le jour où j’ai cessé de me poser la question

C’était un samedi soir chez nous. Maxime et Claire étaient venus dîner, et ils avaient cette manière de vider leur verre et d’échanger des regards qui annonçait une grande nouvelle. À la fin du repas, Claire a posé sa fourchette et a dit : « On attend un bébé. » On a trinqué, on a parlé de dates, de prénoms, de la chambre à repeindre. Et puis Maxime m’a regardé, lui qui n’est pas du genre à poser des questions existentielles, et il a demandé : « Toi, quand est-ce que tu as su que tu étais prêt ? »

Je me souviens exactement de ce que j’ai ressenti à ce moment-là. J’ai ouvert la bouche, puis je l’ai refermée, et je me suis tourné vers la chambre de Léa, à l’étage, où elle dormait déjà. Parce que la réponse honnête, c’est que je n’ai jamais « su » que j’étais prêt. J’ai simplement arrêté de me poser la question à un certain moment. Et c’est peut-être ça, être prêt.

La première fois que Léa est restée seule avec moi, elle avait six mois et ma femme était partie deux jours en déplacement. J’avais préparé des listes, des check-lists, je m’étais entraîné à préparer les biberons les yeux fermés. Le premier jour s’était déroulé dans une sorte de brouillard anxieux. Le deuxième, elle avait vomi sur mon pull, dans la poussette, puis sur le tapis du salon, et je me souviens d’être resté assis par terre, au milieu de l’odeur de lait caillé, pendant qu’elle pleurait dans son transat, en pensant : « Je n’y arriverai jamais. » Et puis, sans que je sache pourquoi, elle s’est calmée. J’ai fini par nettoyer, par lui donner un bain, par retrouver un pyjama propre dans le chaos de sa chambre. Rien de spectaculaire. Mais je me suis endormi tard, avec l’impression d’avoir traversé quelque chose.

Ce n’est pas ça, la réponse. Cette nuit-là, je me suis encore demandé si j’étais prêt, et la réponse était toujours non.

Le moment où j’ai vraiment compris, c’est plus tard. Léa avait environ dix-huit mois. On était au parc un après-midi, elle jouait sur le toboggan avec une autre petite fille. La mère de la fillette et moi, on discutait comme on le fait toujours dans ces cas-là : on regardait les enfants du coin de l’œil, on échangeait des phrases qui ne finissaient pas. Je ne sais plus comment c’est arrivé — une chaussure qui glisse, une main qui manque la rambarde — mais la petite est tombée de presque un mètre de haut. Rien de grave, un genou écorché, un peu de sable dans les paumes. La mère est devenue blanche. Elle a couru, ramassé sa fille, l’a serrée trop fort contre elle, et elle a répété « tu vois, il ne faut pas courir là-haut » d’une voix tremblante qui a fini par faire pleurer l’enfant bien plus fort que la chute ne l’exigeait.

Léa, elle, s’était arrêtée en haut du toboggan. Elle a regardé la scène sans bouger, puis elle a glissé, s’est relevée en époussetant son pantalon, et elle est venue vers moi la main tendue. Elle avait la paume écorchée aussi, je ne l’avais pas remarqué. « Ça pique », elle a dit. Je me suis accroupi, j’ai regardé sa main, une éraflure rouge où s’était collé du sable. « On va mettre de l’eau froide, et après, pause goûter », j’ai répondu. Elle a hoché la tête. On est allés à la fontaine, on a rincé la plaie, elle a attrapé son biscuit dans la poussette, et c’est tout.

C’est en rentrant à la maison que j’ai réalisé ce qui venait de se passer. Je n’avais pas paniqué. Je n’avais pas eu besoin d’appeler ma femme pour vérifier si une écorchure nécessitait une consultation. Je n’avais pas dit « ce n’est rien, arrête de pleurer ». J’avais fait ce qu’il y avait à faire, sans réfléchir, et j’avais trouvé que c’était naturel.

Je crois que ça ne vient jamais d’un seul coup. Ça vient par petites touches. Quand on attrape le bon paquet de lingettes dans le sac sans le regarder. Quand on sait que la sieste de 15 heures ne vaut pas la peine, mais que celle de 10 heures est vitale. Quand on comprend que dire « on va mettre ton manteau » marchera toujours mieux que demander « tu veux mettre ton manteau ? », parce qu’offrir un choix à un enfant de deux ans, c’est lui donner une occasion de dire non — et que c’est normal, et que c’est même souhaitable.

C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à Maxime, ce soir-là, le café refroidi dans ma tasse. Je lui ai dit : « En fait, je crois qu’on n’est jamais prêt. On devient prêt le jour où on s’en fiche de le savoir. » J’ai trouvé ma phrase un peu trop bien tournée au moment où je l’ai prononcée, mais il y a du vrai là-dedans. La question « est-ce que je suis prêt ? » est une question de l’avant. Quand l’enfant est là, elle devient inutile. On n’est pas prêt pour une vie entière de parentalité. On est prêt pour une journée, puis pour une autre. On se réveille, on fait ce qu’il y a à faire, on recommence.

Il y a des choses qui aident vraiment, même si on ne le dit pas assez. Avec ma femme, on a mis en place ce que j’appelle des scripts : des phrases toutes prêtes pour les situations du quotidien, qu’on répète jusqu’à ce qu’elles deviennent automatiques. « Tu es en colère, c’est normal, mais on ne tape pas. » « Je vois que tu es fatiguée, on rentre maintenant. » À force de les prononcer, elles finissent par sortir toutes seules, et ça change tout. Dans le moment, on n’a plus à chercher la bonne réaction, on n’a plus à douter : la phrase est déjà là, elle a fait ses preuves, on n’a plus qu’à la laisser sortir.

Et puis il y a le reste, tout ce qu’on n’anticipe pas. Le vomi à trois heures du matin. La crise dans la file de la boulangerie. La question « pourquoi le ciel est bleu ? » posée quatre fois de suite, et la cinquième réponse qui n’a pas plus d’effet que la première, alors on improvise une histoire de poissons qui peignent le ciel, ou on change de sujet, ou on accepte de ne pas avoir de réponse pour cette fois. Personne n’est prêt pour ça. On le découvre en le vivant.

Maxime et Claire sont partis vers minuit. Claire avait promis de m’envoyer la liste des livres qu’elle voulait lire, parce que c’est une personne qui fonctionne aux listes, et que ça l’aidait à garder l’impression de contrôler quelque chose. Je lui ai dit de ne pas trop en lire. La liste est arrivée le lendemain matin, accompagnée d’un message : « Dis-moi si tu as un conseil en plus. » J’ai mis du temps à répondre.

Finalement, j’ai écrit : « Le seul conseil que je peux te donner, c’est que le jour où tu arrêteras de demander des conseils, tu auras l’impression que tout a changé alors que rien n’aura changé. C’est juste que tu n’auras plus peur de te tromper. Enfin, tu auras toujours un peu peur, mais ce sera comme le bruit des voitures dans la rue à force d’y habiter : ça fera partie du décor. »

Elle a répondu avec un pouce en l’air et une photo de la chambre qu’ils venaient de commencer à préparer. Sur l’écran, elle et Maxime souriaient au milieu de cartons de vêtements pliés et d’une boîte de couches format maxi. Je les ai regardés un moment. Je me suis dit qu’ils allaient très bien s’en sortir. Et j’ai repensé, sans raison particulière, au bureau d’une infirmière un matin d’hiver, quand on m’avait tendu un bébé endormi dans une couverture, et que je l’avais prise en me demandant si je savais vraiment quoi faire de mes mains. Je ne me sentais pas prêt, à cet instant. Pas plus que le jour où on avait quitté la maternité, ni celui où elle a fait sa première nuit complète et qu’on avait eu peur, justement, que quelque chose n’aille pas.

Léa aura cinq ans au printemps. Elle est tombée de sa draisienne la semaine dernière et n’a pleuré que quelques secondes, plus par surprise que pour autre chose. Je me suis accroupi à côté d’elle, j’ai regardé son genou, et j’ai dit : « On va mettre un peu d’eau et un pansement, et après tu remontes. » C’est sorti tout seul, comme une vieille chanson qu’on connaît par cœur sans se souvenir de l’avoir apprise. Je ne sais toujours pas si j’étais prêt, le jour où elle est née. Mais je sais qu’aujourd’hui, une éraflure ne me fait plus peur. C’est déjà ça, je crois.

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